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"On ne peut pas accueillir toute la misère du monde". Dans le dictionnaire des idées reçues, cette maxime figurerait certainement en bonne place au chapitre des lieux communs.

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde

Claude Semal

mardi 21 janvier 2014

Or cette phrase est un bâton merdeux : on ne sait pas par quel bout la prendre. A la première écoute, elle résonne à l’oreille comme une évidence. Ecoutez-la mieux : elle sonne comme une imposture... Tant et si bien qu’on est d’abord tenté de renvoyer ce sophisme à sa fausse logique : qui pourrait bien accueillir la misère du monde, si ce n’est le monde lui-même ? Nous ne faisons plus partie du monde ? Ou faudrait-il expédier la misère sur Mars ? Si cette pirouette amuse l’esprit, elle ne convaincra pas nécessairement le lecteur. Renversons donc cette phrase sur le dos, ouvrons lui le ventre, et examinons de près ces quelques mots qui, pris ensemble, engendrent tant d’ambiguïté.

"Monde", en fin de phrase, semble bien à sa place. D’emblée le mot globalise. Il rappelle incidemment notre commune humanité. Il signale que nous vivons sur la même planète. Il dit que le hasard seul nous fait naître au cœur d’une forêt tropicale, au milieu d’un désert, ou au bord d’un champ de betteraves. Quels droits particuliers cet accident géographique pourrait-il légitimement nous donner ? Pourquoi d’autres, victimes ailleurs d’une malédiction locale, seraient-ils condamnés à la subir sans pouvoir la fuir ? Une célèbre déclaration, souvent citée pour son cinquantième anniversaire, n’affirme-t-elle pas ingénument dans son article premier que les hommes naissent libres et égaux en droits ? Quel serait le contenu d’une "liberté" qui nous obligerait à souffrir et à mourir là où le sort seul nous précipita ? Et que signifierait le mot "égalité" qui figerait les uns dans une perpétuelle misère et les autres dans une redondante opulence ? Or l’incroyable développement des techniques de communication et de transport a aujourd’hui fait du plus lointain des hommes notre plus proche voisin. Que nous le voulions ou non, il nous faudra apprendre à vivre avec lui.

Le mot le plus obscène

Ce disant, je ne nie pas pour autant les différences culturelles et la réalité historique des civilisations et des Etats. Je dis que, dans le respect des premières, il nous faut démocratiquement construire les seconds avec les hommes et les femmes qui y vivent. Tous les hommes, toutes les femmes. Nous ne bâtirons pas la démocratie en Europe comme une forteresse assiégée sur une île déserte, en rejetant à la mer les damnés de la Terre qui veulent y rêver et y travailler avec nous. En ce sens "accueillir" est sans doute dans notre phrase le mot le plus obscène, le plus hypocrite, le plus hors propos. Quel sens de l’accueil, vraiment ! Priver de liberté des hommes, des femmes et des enfants dont le seul crime est d’être né ailleurs ! Construire spécialement pour eux des camps de rétention, c’est à dire des camps de prisonniers ! Les couper totalement de la population pour leur reprocher ensuite de ne pas avoir su "s’intégrer" ! Fixer des quotas d’expulsion et prétendre renvoyer ces personnes scotchées au siège d’un avion. Bonjour l’accueil ! Par comparaison, le mot "misère" peut sembler aller de soi. Il n’en est pas moins ambigu. Car si c’est bien la misère (guerre civile, dictature, famine ou "simple" pauvreté) qui pousse les gens à quitter leur pays, ce n’est pas la misère qui débarque ici. C’est un homme ou une femme, avec son énergie, ses projets de jeunesse, ses économies parfois, sa force de travail, souvent, son envie de vivre toujours. Avec sa culture et une partie de la mémoire du monde -ses parfums, ses rythmes, ses couleurs. C’est grâce à eux tous s’il y’a des dizaines et des dizaines de restos, snacks et de commerces espagnols, grecs, italiens, marocains, chiliens, indiens, pakistanais, polonais, turcs... Grâce à eux que les musiciens qui nous font danser sont souvent blacks, italos, latinos, beurs, californiens... Grâce à eux que mes ami(e)s sont parfois catalans, tunisiens, suisses, congolais, américains, québécois, juifs polonais... C’est toute cette richesse que nous pouvons accueillir - celle qui nous fait voyager sur place, celle qui fait de nous les vecteurs d’une culture universelle, qui pourra indéfiniment croire en chacun de nous sans jamais en priver personne. Qui nous parle de misère ?

Un mot, toute l’imposture

Nous avons presque fini, mais il y’a un autre mot dont nous n’avons pas encore parlé. Ce petit mot c’est toute. Et c’est pourtant la clé de l’imposture. Car qui pourrait porter sur ses épaules toute la misère, toute la richesse ou même toutes les frites du monde ? Avouez que ça vous fatigue rien que d’y penser. Alors qu’une partie de la misère du monde - surtout si c’est aussi une partie de sa richesse - cela devient plus facile à accepter non ? Les candidats réfugiés ne représentent actuellement que 0,01 à 0,02 % de la population. Imaginez une grande salle où vivraient et travailleraient un millier de personnes. Tous les ans, une ou deux personnes supplémentaires pousseraient la porte et se mêleraient aux mille autres. La vie de la cité s’en trouverait-elle bouleversée ? Y’aurait-il de quoi en faire un fromage ? Les gens seraient-ils vraiment plus riches, plus productifs, plus heureux, plus libres, que sais-je ? s’ils laissaient enfermer ces nouveaux venus dans un camp de prisonniers ? Où est-ce une partie de leur propre humanité qu’ils auraient ainsi mise sous clé ?

Je laisserai le mot de la fin à Alexandre Von Sivers, le plus syldave des comédiens belges, qui, après une naissance en Europe centrale, a vécu ses premiers mois en Belgique comme "bébé-sans-papiers". Dans une vidéo de soutien aux demandes de régularisation, il disait en substance : "je ne comprends pas grand-chose aux Etats et aux frontières. Je sais seulement que la Terre est ronde et que, contrairement aux arbres qui ont des racines, les hommes ont des pieds pour marcher". La Terre est ronde et les hommes ont des pieds pour marcher ? Merci Alexandre de nous rappeler avec Brecht cette autre évidence.

Texte extrait du mensuel Silence, n°245, juin 1999, p. 17

Claude Semal, chanteur et comédien belge a écrit ce texte en 1999.

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