Accueil > Cahiers > Vers l’Orient compliq > Irak : idées trop


"Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples." Voilà ce que disait le général De Gaulle. Presque cent ans plus tard, les dirigeants politiques américains et européens ont toujours l’air d’avoir des idées simples sur l’Orient compliqué et sur l’Irak et la Syrie en particulier.

Irak : idées trop simples pour situation compliquée

Thierry Verhoeven

lundi 22 septembre 2014

Téléchargez un exercice pédagogique et son corrigé en bas d’article

Le Général De Gaulle était une personnalité politique et militaire remarquable du 20e siècle. Il a organisé la résistance française à l’occupation allemande pendant la 2e guerre mondiale avant de devenir président de la République française. Il avait une vraie vision du monde. Et bien, De Gaulle disait : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples » en parlant de son voyage vers le Liban quand il était jeune soldat en 1929. Presque cent ans plus tard, les dirigeants politiques américains et européens ont toujours l’air d’avoir des idées simples sur l’Orient compliqué et sur l’Irak et la Syrie en particulier. Et ils ne sont pas les seuls. Nous aussi, avons nos idées simples.
Une idée simple n’est pas une idée fausse mais elle ne suffit pas à expliquer une situation compliquée. En voici quelques exemples.

Le président américain Obama et les dirigeants européens disent qu’ils veulent détruire complètement l’Etat islamique.

C’est vrai

Obama et les dirigeants européens disent certainement la vérité. Ils vont bombarder les positions de l’Etat islamique qui aura du mal à résister.

C’est plus compliqué

Il y a peu de chances de détruire complètement l’Etat islamique par cette guerre. D’abord, selon les spécialistes, bombarder ne suffira pas. Il faudrait des soldats au sol pour que la guerre contre l’Etat islamique soit efficace. Ensuite, bombarder c’est aussi tuer des civils innocents. Une partie de la population en Irak et en Syrie, victime des bombardements, risque alors de prendre le parti de l’Etat islamique. Enfin, utiliser la force ne suffit pas pour faire la paix. En 2003, les Américains ont attaqué l’Irak. Ils ont renversé le dictateur au pouvoir Saddam Hussein. L’armée américaine a occupé l’Irak jusqu’en 2011. Et l’Irak n’est toujours pas en paix.

Appeler un groupe terroriste islamiste « Etat islamique », c’est lui faire trop d’honneur. D’ailleurs, le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius ne parle pas de l’Etat islamique mais des égorgeurs du Da’ech.

C’est vrai.

Les djihadistes de L’Etat islamique ont égorgé trois otages avant de les décapiter. Et ce n’est pas un Etat au sens moderne et au sens international du mot. Il n’a pas de territoire fixe. Il n’a pas de monnaie. Il n’a pas d’administration centrale.

C’est plus compliqué.

L’Etat islamique est quand même un Etat sur le terrain. Il occupe un grand territoire en Syrie et en Irak. C’est environ 120 000 km2. C’est 4 fois plus grand que la Belgique. Il a divisé son territoire en 7 régions. Dans chaque région, il y a une administration et un tribunal qui continuent de fonctionner. Il y a un impôt. Il fournit souvent l’électricité gratuitement pour être bien vu de la population. L’Etat islamique vend les richesses du territoire qu’il contrôle. La vente de pétrole lui rapporte environ 1,5 million d’euros par jour. L’Etat islamique, c’est dit-on, 40 000 combattants. Ils auraient presque deux milliards d’euros. Ils ont des armes modernes. Aujourd’hui, l’Etat islamique est même beaucoup plus fort que l’Irak et que la Syrie.
Et appeler l’Etat islamique « Da’ech » (prononcez daaèch) n’enlève pas leur nom d’Etat car Da’ech est l’écriture abrégée en arabe de « Etat islamique en Irak et au Levant ». Il a d’ailleurs changé de nom et s’appelle lui-même « Etat islamique » tout court. C’est pour montrer que l’Etat islamique peut s’étendre au-delà de l’Irak et du Levant.

L’Etat islamique attire des milliers de jeunes et parfois aussi des moins jeunes de pays du monde entier. Et parmi les Occidentaux, il y a beaucoup d’Européens. L’islam et les musulmans sont une menace pour les pays européens.

C’est vrai.

Le nombre exact est difficile à estimer. Ils sont en tout cas plus de 12 000. La majorité vient des pays arabes ou musulmans. Trois mille viennent de Tunisie, 2 500 d’Arabie Saoudite,
2 000 de Jordanie, 1 500 du Maroc, ... Mais trois mille Européens seraient aussi dans les troupes de l’Etat islamique. Environ 800 Français, 250 Belges, 270 Allemands, …

C’est plus compliqué.

Dans le monde, il y a environ 1,6 milliard de musulmans ! Et par exemple en France, il y a environ 2,5 millions de musulmans croyants et/ou pratiquants. En Belgique, ils sont environ 620 mille, … On voit que, par rapport au nombre de musulmans, les 12 000 combattants étrangers de l’Etat islamique ne sont pas grand-chose. Et dans celles et ceux qui vont se battre, il y en a beaucoup qui le font surtout parce qu’ils se sentent perdus dans la société. Ceux-là ne le font pas d’abord par croyance religieuse.

Cette guerre en Irak et en Syrie, c’est une histoire entre musulmans.

C’est vrai

Chez les musulmans, il y a les sunnites et il y a les chiites. Ce sont des frères ennemis. Ils s’opposent depuis plus de 1 300 ans… Les sunnites sont de loin les plus nombreux. Mais en Irak et dans le pays voisin, l’Iran, c’est le contraire : ce sont les chiites qui dominent.
En Syrie, c’est la guerre civile depuis 2011. Des laïcs et des musulmans sunnites se battent contre l’armée de Bachar-el-Assad, le dictateur au pouvoir qui est plus proche des chiites. Beaucoup de Syriens sunnites ont rejoint l’Etat islamique.
En Irak, ce sont les chiites qui dominent le gouvernement. Ils humilient les sunnites et utilisent la violence pour gouverner. Beaucoup de sunnites et d’Irakiens sont contre ce gouvernement. La force de l’Etat islamique, c’est que ses combattants sont motivés aussi par la religion.

C’est plus compliqué.

L’origine de l’Etat islamique remonte à l’attaque américaine contre l’Irak en 2003. L’attaque a un effet positif : la chute du dictateur Saddam Hussein et la fin de son régime politique. L’attaque a aussi des effets négatifs : le pays est complètement désorganisé. Des islamistes se regroupent pour résister aux Américains.
Les Américains ont fait la guerre mais ils ne pensent pas à organiser le pays et la société après la guerre. Au contraire, ils détruisent l’armée, l’Etat et le système politique et social. Un gouvernement irakien chiite est mis en place avec l’accord des Etats-Unis. Ce gouvernement utilise la violence pour gouverner et n’est pas efficace. Résultat ? Une partie de la population irakienne et des anciens soldats et partisans de Saddam Hussein rejoignent les islamistes de l’Etat islamique.
La force de l’Etat islamique aujourd’hui, c’est surtout dix ans de politique américaine et occidentale complètement irresponsable dans cette région du monde.
Et si l’on remonte plus loin dans l’histoire, l’Irak et la Syrie sont des pays créés par la France et la Grande-Bretagne en 1920. Ce sont donc des pays récents et artificiels.

Le chef de l’Etat islamique, Abou Bakr Al-Baghdadi a été déclaré « calife », chef spirituel, politique et militaire de l’Etat islamique. C’est un retour en arrière, un retour au Moyen-Age.

C’est vrai

Abou Bakr Al-Baghdadi est un fou dangereux. En arabe « calife » veut dire « successeur ». On appelle ainsi ceux qui ont été les chefs des musulmans après Mahomet, le prophète de l’Islam. Il y a toujours eu deux traditions dans le califat musulman. Une tradition guerrière et une tradition plus spirituelle. Abou Bakr Al-Baghdadi représente malheureusement la guerre et non l’esprit.

C’est plus compliqué

Tous les musulmans qu’ils soient sunnites ou chiites ne doivent pas oublier qu’il y a plus de 1 000 ans, dans le monde arabe et musulman, il y avait les maisons de la sagesse. La plus vieille de ces maisons date de 832 après Jésus-Christ. C’est le calife de l’époque qui l’a créé à Bagdad justement. Des savants, des astronomes, des mathématiciens, des penseurs, des traducteurs, des musulmans, des juifs et des chrétiens s’y rencontraient. Ils discutaient science et philosophie. Ces maisons de la sagesse étaient les premiers centres culturels et même multiculturels. C’étaient des lieux d’échanges et de tolérance. A la même époque en Europe et dans le monde catholique, ce n’était que violences et intolérance… Oui, tous les musulmans ne doivent pas oublier ce passé et cet héritage. Et nous non plus…
Histoire de ne pas avoir des idées trop simples sur l’Orient compliqué.

L’exercice

Word - 40.5 ko

Et son corrigé

Word - 41.5 ko

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

SPIP | Squelettes & Graphisme: Banlieues | Se connecter | Suivre la vie du site RSS 2.0