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On parle beaucoup de la Grèce depuis 2008. Et plus encore depuis les récentes élections. Nous avons demandé à Areti, une gynécologue grecque de 40 ans qu’elle nous parle de son pays et de comment on y vit la crise au quotidien…Entretien…

Comment les Grecs vivent cette crise

Lydia Magnoni

mercredi 4 février 2015

Areti, tout d’abord qui es-tu ? Raconte-nous un peu ton parcours..

Je suis née en Grèce en 1976. Je viens d’une famille d’intellectuels progressistes. Ma mère était professeur de français. Mon père était professeur de grec dans le secondaire. Il a terminé sa carrière comme échevin de l’enseignement de la région où nous habitons.
La Grèce c’est mon pays. Mais la Belgique un peu aussi. A 17 ans, j’avais terminé mes secondaires en Grèce. Et je voulais devenir médecin. Mais en Grèce, c’est un système de concours et je ne pouvais pas m’inscrire en médecine. C’est donc en Belgique que je suis venue faire ma médecine. Et quand j’ai eu mon diplôme en 2002, je suis repartie en Grèce pour y faire ma spécialisation en gynécologie. Je voulais travailler en Grèce.

En Grèce, il y a des gynécologues moralisateurs qui refusent de prescrire la pilule à une jeune fille. Et ne parlons même pas d’avortement… Il y a beaucoup de médecins qui se prennent pour des dieux. Ils ne se remettent pas en question. Ils ne se recyclent pas pour coller aux nouvelles techniques de médecine. J’en avais assez de tout ça.
Je voulais faire une autre médecine plus progressiste, plus démocratique. Je voulais travailler en équipe. J’avais envie de contribuer à changer ce vieux système moralisateur.

Et pourtant tu travailles dans un hôpital en Belgique ? Pourquoi ?

Oui, depuis août 2014, je travaille dans un hôpital d’une grande ville de Belgique. Mais ce n’était vraiment plus possible de rester en Grèce. Pourtant, je me suis accrochée longtemps à mon rêve de changer les choses en Grèce.
De 2002 à 2013, j’ai fait ma spécialisation pour devenir gynécologue. J’étais assistante. Je travaillais beaucoup : parfois 3 jours de suite sans interruption. Jusque 2008, je gagnais 2000 euros par mois. Un peu plus si je faisais des gardes de 24 heures. Mais en 2008, il y a eu la crise. Et là, je ne gagnais plus que 1000 euros par mois. Je me disais que ça irait mieux quand je serais diplômée. Et j’ai été diplômée en 2013. Là, j’ai commencé à postuler partout. Mais sans réussir à trouver un emploi.

Pourtant, dans les hôpitaux, il y a du travail. Mais à cause des mesures d’économies, il n’y a pas d’argent pour engager. Résultat : on paie des assistants une misère pour faire le boulot de médecins spécialistes. Ce sont les forçats de la santé. Et les vieux médecins restent en place. Certains sont fatigués parce qu’ils ont trop donné. D’autres profitent du système. Et le système ne change pas.
Donc, pour mon rêve, c’était mal engagé. Pas facile de renoncer à son rêve. Pas facile non plus de renoncer à l’espoir. Ma mère et mon père sont nés dans des familles populaires. Ils nous ont élevés dans l’idée que si on étudiait, on pouvait avoir une meilleure vie.
(Elle sourit tristement) En tout cas, pas en Grèce sous l’austérité.

Mais il y avait autre chose : je n’arrivais tout simplement pas à gagner de quoi vivre. Au chômage, je touchais 390 euros par mois. Alors que mon loyer était de 500 euros. Pour m’en sortir, mes parents devaient m’aider. Et eux aussi avaient vu leur pension diminuer. Finalement, j’ai décidé de quitter la Grèce. Comme ma sœur qui est neuroradiologue et qui travaille à l’étranger depuis 2009. En fin de compte, seuls mes parents et mon frère sont restés en Grèce. Mon frère est pédiatre à Athènes et mes parents sont pensionnés.
Mais je ne me plains pas trop. Moi, j’avais une porte de sortie, même si ce n’est pas facile tous les jours. Pour tous les Grecs qui n’ont pas de formation et qui ne peuvent pas compter sur leur famille, la situation est encore plus dramatique. C’est juste terrible.

Parle-nous de la situation de la Grèce

La Grèce n’a jamais été un pays riche mais il y faisait bon vivre. On a clairement vu les choses se dégrader depuis les mesures d’austérité que l’Union européenne impose.
Les salaires et les pensions ont diminué. Aujourd’hui, une caissière dans un supermarché gagne 300 euros par mois. Et des amis médecins qui travaillent dans une clinique privée gagnent 600 euros par mois… En faisant des gardes…
Il y a de plus en plus de sans abri à Athènes et même dans de plus petites villes.
Et il y a aussi de plus en plus de chômeurs. En Grèce, si tu as travaillé pendant deux ans, tu as droit pendant 1 an à une allocation de chômage de 300 euros si tu es isolé. Cela peut aller jusque 390 euros si tu as plusieurs enfants. Peu importe ton âge et ton métier de départ.
Comment vivre avec aussi peu quand tous les prix et toutes les taxes augmentent ? Un litre de lait coûte 2 €, un loyer 500 € …
Les gens essaient de se débrouiller, ils renoncent à tout. Au superflu : beaucoup renoncent aux vacances, revendent leur voiture… Mais ils se privent aussi du nécessaire : manger, se soigner, se loger…

Beaucoup de jeunes, et de moins jeunes, des personnes qui ont des enfants retournent vivre avec leurs parents simplement pour avoir encore un toit sur la tête. Parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire autrement.
Les jeunes n’arrivent pas à faire leur vie. Ils n’ont aucun espoir de réaliser un rêve de base : louer un appartement, se marier, avoir des enfants…
Même ceux qui ont un diplôme.

C’est dramatique si tu perds ton travail à 40 ou 50 ans.
J’ai une amie qui travaillait à Athènes dans une petite fabrique de vêtements familiale. La fabrique a fait faillite. Mon amie avait alors 46 ans. Elle a touché 300 euros de chômage pendant un an. Puis plus rien. Et pas d’espoir de retrouver un boulot à son âge. Elle a dû retourner vivre avec ses parents, tous deux pensionnés. Elle a dû changer de ville, s’éloigner de ses amis. Ils ont vécu pendant quelques années à trois avec la pension du papa. Aujourd’hui, ses parents sont morts. Elle a 52 ans. Elle vit toujours dans la maison de ses parents mais sans aucun revenu. Elle survit grâce à la solidarité de ses frères et sœurs.

Les gens ont perdu leur espoir. Il y a beaucoup de dépressions. Beaucoup de gens se suicident parce qu’ils ne peuvent plus rembourser leurs prêts à la banque...

Tu es médecin. Que penses-tu de la situation sanitaire des gens en Grèce ?

En Grèce, avant la crise n’importe qui allait aux urgences et pouvait être soigné. Plus maintenant.
A l’hôpital, j’ai vu des enfants arriver en pédiatrie parce qu’ils s’étaient évanouis à l’école. Ils n’avaient pas mangé. Leurs parents n’ont plus de quoi les nourrir.
J’ai aussi vu de jeunes parents laisser leurs nouveaux-nés en pédiatrie pour qu’ils puissent être nourris correctement. Ils expliquaient leurs raisons dans une lettre. Des bébés ont ainsi passé les 9 premiers mois de leur vie en pédiatrie. C’est dire le désespoir de leurs parents.

Que penses-tu du résultat des élections ?

Cela redonne un peu d’espoir… Les gens ont voté Syriza parce que ce parti redonne aux Grecs de la dignité et de l’espoir.
Les Grecs se sentent humiliés. On est arrivé dans la crise parce que des politiciens ont joué en bourse les cotisations sociales des gens. Et que les banques ont fait de l’argent avec la dette du pays. Mais ce ne sont pas les Grecs qui sont responsables de la situation actuelle. Ce ne sont pas eux qui se sont enrichis avec l’argent de l’Union.
Les gens de mon pays sont des travailleurs, souriants et solidaires. Ce ne sont pas des profiteurs ni des voleurs comme on voudrait nous le faire croire. Il serait vraiment temps que l’on construise une Europe plus sociale, plus solidaire. Peut-être que c’est la Grèce qui va montrer le chemin… Après tout, la Grèce n’est-elle pas le berceau de la démocratie ?

2 Messages

  • Comment les Grecs vivent cette crise 16 février 2015 21:46, par Gen’Vieve

    Ευχάριστο σας, γιατρός
    Merci à vous’ médecin !
    Ici, on a du mal à s’ imaginer ce que vous vivez chez vous.
    C’est bien de témoigner.
    Je ne sais pas ce qu’on peut imaginer pour que tout le monde vive mieux...
    Peut être de répartir le travail ?
    Plus facile à rêver qu’à mettre en oeuvre...
    Mais quand même. .. un peu, un minimum de travail pour chacun.
    On peut imaginer que chacun retrouve la dignité, se sente utile... et puisse acheter le nécessaire.
    Que ce message fasse le tour de nos politiciens qui n’ont sans doute jamais manqué de travail...
    A bientôt,
    Gen’Vieve

  • Comment les Grecs vivent cette crise 13 juillet 18:01, par raison Jocelyne

    Bravo a vous madame je vous félicite pour votre courage ! Mon grand. Pere maternel avait de " lointaines" origines grecques et je trouve vraiment. Épouvantable. Ce qui se passe la bas , pauvres gens !

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